| La souffrance |
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Entretien avec Juan Li, par Pere Muñoy Avellaneda Au début du mois de septembre, nous nous retrouvâmes à nouveau avec Juan pour parler d’un thème qui avait été récurrent dans les conversations récentes qu’il avait eu avec différentes personnes : le thème de la souffrance. A dire vrai, au premier abord ce n’était pas un thème qui me passionnait, car je n’étais pas conscient de tout ce qu’englobait le concept de souffrance, un concept si mal compris de nos jours. J’étais curieux et j’essayais d’imaginer comment notre conversation allait commencer. Pendant que je terminais le dessert au restaurant habituel, je tentais de mettre un peu d’ordre dans mes idées et je me demandais ce que l’on entendait par souffrance, quelles étaient les différentes sortes de souffrance, et, surtout, si cela servait à quelque chose qu’un individu passe par un processus douloureux, de quelle que nature que ce soit. En songeant à diverses situations, allant du simple stress à une maladie complexe, je me demandais si elles recelaient un objectif supérieur, ou bien s’il s’agissait uniquement d’obstacles gênants sur le chemin de vie. Je pensai aux notions de chance, destin, karma et d’autres encore, qui tentent de donner une explication à ces embûches que tous nous avons expérimentées à un moment ou l’autre de notre vie, et qui, à priori, semblent gâcher notre existence. Voici ce que Juan m’expliqua. Je propose que nous commencions par définir la notion de souffrance. Il semble qu’il y ait différentes sortes de souffrance, qu’on a l’habitude de considérer comme de la malchance, une malédiction ou un signal que les choses ne vont pas bien. La souffrance est une énergie dont la température est chaude. Comme toute énergie chaude, elle contient du feu, elle est un des aspects de l’élément feu ; et l’élément feu est l’élément qui change les structures le plus rapidement. Quand un objet brûle, il se transforme immédiatement. La souffrance, de par le fait qu’elle chauffe, est un vecteur du changement de structure. Donc, quand une personne est en train de souffrir, quelle qu’en soit la cause - physique, mentale, etc. -, sa structure se trouve dans un processus de changement. Comme dans les phases alchimiques ? Exactement. La première phase est la calcination, la chaleur, le feu. Comme la souffrance réchauffe la structure et provoque un changement, elle a une valeur évolutive, et c’est un processus inévitable. Une fois qu’il est commencé, l’unique inconnue est jusqu’où le feu va aller, jusqu’à quelle couche il va pénétrer. Plus la souffrance dure, plus l’impact sera profond, jusqu’à toucher l’inconscient, voire même au-delà de l’inconscient. Dans la nature, les structures ne sont pas permanentes, ce qui rend possible le changement. Mais bien sûr, nous, en général, on préfère ne rien changer à une situation … On souhaite que les choses durent, on recherche la stabilité … Même si on sent qu’on ne se trouve pas dans une bonne situation, on a tendance à la maintenir, à privilégier le connu face à l’inconnu. Comme l’être humain a une certaine inertie, la nature – ou le guide intérieur, la conscience universelle, selon comment on souhaite nommer les choses - a créé les moyens de provoquer un changement indépendamment de la volonté de la personne. La souffrance est un de ces moyens. La souffrance est le signal qu’un processus accéléré de changement est en marche. Il y a donc quelque chose de positif dans la souffrance, contrairement à ce que l’on a l’habitude de penser. Pourtant, dans la culture moderne, en tout cas occidentale, la souffrance et la douleur sont considérées comme quelque chose que l’individu doit éviter à tout prix. C’est bien à neutraliser l’expérience de la souffrance que servent quantité de pilules, injections et médicaments. Comme nous l’avons dit plus haut, la souffrance réchauffe et brûle. Or, en Inde on dit que lorsque l’organisme se réchauffe au niveau psychique, on commence à brûler du karma négatif. Rappelons que le karma représente les conséquences d’actes passés, qui peuvent survenir à un moment ou l’autre de notre vie ; le concept de karma s’explique par le phénomène d’action-réaction, toute action créant une réaction. Donc, expérimenter la souffrance est une manière de brûler, transformer ce karma négatif, cette énergie qui s’est accumulée. En Inde, puis au Tibet (suivant l’exemple d’Inde), des pratiques spécifiques qui demandent un grand effort, créent de la souffrance, ont été développées pour les personnes qui ont un passé, personnel ou familial, lourd d’actions négatives. Ces personnes peuvent adopter volontairement ces pratiques. Ah oui ? Oui, le pèlerinage, quand il se fait avec des vœux, en est un exemple. Un de ses buts est de neutraliser les effets des actions négatives… Serait-ce comme une purification ? C’est cela. Cette pratique se trouve d’ailleurs aussi ici, en Europe. Au Moyen Âge, une personne qui avait commis un crime grave avait le choix ou de faire des travaux forcés ou d'aller en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Juan, tu as mentionné l’exemple du pèlerinage. As-tu d’autres exemples concrets de personnes qui adoptent une pratique pour brûler plus rapidement leur karma négatif ? Oui, et en voici deux. Tout d’abord, l’histoire de Milarepa, au Tibet. Milarepa, un grand yogi, avait utilisé la magie noire avant de devenir yogi, et avait causé beaucoup de dégâts et de souffrances, par exemple en créant de fortes tempêtes qui détruisirent des récoltes entières. Son maître, Marpa, lui enjoigna de construire une tour avec des pierres qui se trouvaient dans un lieu éloigné. Quand la tour fut construite, le maître dit à Milarepa : « Tu as construit cette tour avec de la magie noire. Ramène chacune des pierres à leur endroit originel à la force de tes bras, et ensuite je t’enseignerai ». Le processus dura plusieurs années, Milarepa construisant, puis déconstruisant plusieurs fois la tour. Cet effort continu et douloureux fit brûler le karma négatif que Milarepa avait accumulé en raison de l’utilisation de la magie noire. Et voici un autre exemple, concret, que j’ai vu de mes propres yeux. En Inde, des yogis se rendent dans des endroits retirés, par exemple une forêt ou un lac, et font le vœu d’y rester en se tenant dans une position difficile, douloureuse, par exemple en se tenant sur un seul pied, pendant de nombreuses années. J’ai vu moi-même une personne qui tenait le bras en l’air depuis quatorze ou quinze ans ! Sa musculature était atrophiée et ses ongles s’enroulaient autour de sa main. Dans ces cas, les personnes recherchent volontairement la souffrance. Ils connaissent leur histoire, ils savent qu’ils ont accumulé du karma négatif et ils décident de le brûler non pas de façon graduelle, mais d’accélérer le processus. On comprend à travers cet exemple que dans la culture indienne, la souffrance n’est pas considérée comme une malédiction ni un châtiment, mais comme une manière de changer de structure. Peux-tu nous parler maintenant du lien entre commodité, recherche de l’agréable, et disposition de l’esprit ? Ici en Occident, et plus spécialement depuis la deuxième guerre mondiale, nous suivons un modèle où tout doit être agréable, rien ne doit déranger, tout doit être plaisir. Je pris conscience de cela lorsque je me rendis en Asie, à 22 ans, pour connaître un maître de peinture qu’un ami souhaitait me présenter. Après avoir marché pendant des heures dans les montagnes du Népal, nous arrivâmes à l’endroit où vivait le maître, avec notre sac à dos, la tente, bref tout l’attirail pour survivre dans la montagne. Le maître nous regarda avec beaucoup d’intérêt, beaucoup d’attention. A l’époque, dans cette région, il n’y avait pas de tourisme, c’est pourquoi on regardait les Occidentaux avec curiosité, comme s’ils étaient des extraterrestres. Quand nous terminâmes de mettre de l’ordre dans notre attirail, le maître nous dit : « Ah, vous, les Occidentaux, vous aimez bien la commodité ». Nous restâmes bouche bée parce que nous n’avions jamais pensé à cela. Nous réfléchîmes un instant, puis nous répondîmes que oui, évidemment, la commodité était quelque chose de nécessaire. Il rit un long moment puis nous dit : « La commodité est comme une drogue ; elle met l’esprit dans un état d’ivresse». Nous n’avions jamais vu les choses sous cette angle, mais après réflexion, nous en vînmes à la conclusion qu’il avait raison. Le maître nous faisait comprendre que dans cet état d’ivresse, l’esprit n’est pas dans la meilleure des dispositions pour atteindre l’illumination. Depuis cette rencontre, je ne considère plus la commodité de la même façon. Si elle est disponible, j’en fais usage, et sinon, il n’y a pas de problème, c’est aussi bien ainsi. Ton anecdote est instructive. En effet, il n’est pas rare que le thème de la commodité surgisse dans les groupes de pratiquants, les personnes qui cherchent un développement personnel et font des pratiques énergétiques. Tu as raison. Il arrive que, lors d’une retraite, des participants se plaignent à propos des lits, de la nourriture, des chaises, etc. Ces personnes jugent que la situation n’est pas parfaite, qu’il manque quelque chose. Il serait bon que ces personnes observent la quantité d’effort qu’elles investissent dans la recherche de la commodité et la place qu’occupe la commodité dans leur vie. Et ceci non seulement parce que la commodité peut produire une ivresse de l’esprit, comme nous venons de l’expliquer, mais aussi parce qu’il peut arriver qu’une personne habituée à la commodité abandonne une pratique simplement parce qu’elle n’accepte ou ne supporte pas la légère souffrance qui est provoquée par des conditions qu’elles jugent non optimales ou non adéquates. Or il n’y a pas de conditions optimales à priori pour une pratique ; tout au long de l’histoire, les personnes ont pratiqué dans les conditions les plus diverses. Juan, je te propose qu’on revienne à la souffrance en général. Peux-tu me dire pourquoi nous expérimentons de façon différente la souffrance ? Les maîtres tibétains nous expliquèrent que l’être humain décide avant de se réincarner comment il va expérimenter la souffrance, cette dose de chaleur qui va le forcer à changer de structure, qui va l’obliger à rester disponible au changement. Cela peut être par petites doses fréquentes, ou bien en une seule fois, au début ou à la fin de sa vie. Après avoir entendu cela pour la première fois, il y a bien des années, je commençai à rechercher si c’était vrai ou non, parce que l’idée me semblait intéressante. Et je constatai, en observant la parenté, les amis, les connaissances, qu’il y avait du vrai dans cette idée. Je connais par exemple un enfant qui a expérimenté une forte dose de souffrance à la naissance ; il naquit avec l’œsophage fermé et resta un peu plus d’un mois dans un hôpital avec de nombreux tubes ; la maman ne supportait pas de voir son enfant ainsi. Maintenant cet enfant a 2 ans et demi et on comprend, à le voir, qu’il a laissé un grand poids derrière lui. Mais pourquoi cette souffrance si grande en début de vie déjà ? Pour comprendre, il faut revenir à la notion de karma. Selon les Tibétains, l’individu amène avec lui, à sa naissance, des résidus de sa vie antérieure, des résidus de la conscience karmique, et il est tout à fait habituel que l’individu expérimente ces résidus durant les premiers jours, semaines ou années, au début de sa vie. Et selon la quantité de résidus, la souffrance durera des semaines ou bien des années. Cet enfant, qui a expérimenté une grande souffrance en début de vie, a éliminé une grande quantité de résidus de sa vie antérieure au début de sa vie déjà, et maintenant c’est un enfant lumineux et très pur. Pour continuer avec les personnes qui expérimentent la souffrance à forte dose au début de leur vie, comment expliques-tu le cas des enfants ou des nouveaux-nés qui meurent dans un accident, disons, « stupide » ? On connaît le cas par exemple des enfants en bas âge qui se noient dans une piscine dans un moment d’inattention des parents.. Oui, ils cherchent à se noyer... Ils paient donc tout d’un seul coup …. N’ont-ils que cela à vivre ? Dans ces cas, les Tibétains disent qu’il manquait juste à la personne une certaine expérience à vivre. La personne renaît, fait l’expérience qui lui manque, puis s’en va. Nous avons maintenant vu le cas de personnes qui choisissent d’expérimenter la souffrance à forte dose au début de leur vie, soit pour s’en libérer et continuer à vivre de façon lumineuse, soit pour faire l’expérience qui leur manquait et ensuite s’en aller. Qu’en est-il des personnes qui choisissent d’expérimenter la souffrance à la fin de leur vie ? Je connais effectivement plusieurs cas de personnes qui n’ont quasi pas connu la souffrance durant leur vie, et ce n’est qu’à la fin de leur vie qu’apparaît par exemple un cancer qui les fait passer par des semaines, des mois, voire des années de souffrances. En fin de vie, on pourrait être tenté de prendre des drogues pour éviter la souffrance, quitte à prendre le risque de mourir dans un état comateux. Quelles en seraient les conséquences ? Comme nous l’avons dit plus haut, nous avons tous une certaine dose de souffrance à expérimenter et nous décidons, avant de naître, de la manière comment nous souhaitons l’expérimenter. Lorsqu’une personne prend des drogues pour éviter d’expérimenter la souffrance (on connaît le cas des personnes qui sont « droguées » à la morphine dans les hôpitaux, tombent dans le coma et s’en vont ainsi), elle ne fait que repousser à plus tard la dose de souffrance à expérimenter et libérer. Un fragment de la souffrance qui aurait dû s’être libérée dans cette vie est restée due. Et cela peut être, comme nous l’avons également vu plus haut, l’explication pourquoi un bébé ou un enfant revient vivre quelques mois ou années uniquement puis s’en va. J’ai un bon exemple à ce sujet qui se réfère cette fois non pas à un être humain, mais à un animal. Je donnais un cours au Mexique et je logeais dans la maison d’une amie multimillionnaire qui avait bon cœur. Comme elle avait une très grande maison, chaque fois qu’elle voyait un chien abandonné dans la rue, elle le recueillait chez elle. Elle avait donc dans son jardin une vingtaine de chiens de tous âges, certains en bonne santé, d’autres en piteux état. Sa maison était un véritable hospice pour chiens, elle était un peu la « mère Teresa des chiens ». Elle employait deux personnes pour préparer la nourriture pour les chiens. Je pus constater que ces chiens mangeaient mieux que de nombreux Mexicains qui vivaient dans la rue. Un jour, mon amie me téléphona pour me dire qu’un des chiens, le plus âgé, était très mal en point. ; elle pensait lui faire une injection létale et me demandait mon opinion. Justement pour qu’il ne souffre pas… C’est cela. A mon avis, ce chien, qui avait vécu dans des conditions très agréables toute sa vie, à l’exception du tout début de sa vie, était en train d’expérimenter la souffrance à la fin de sa vie. J’expliquai à mon amie que d’après ce que j’avais appris des Tibétains, si elle endormait le chien, elle le forcerait à renaître pour terminer son histoire. Les animaux passent donc par le même processus … Oui, en tout cas les chiens et les chats. Je le constate avec notre propre chatte. Elle est aujourd’hui bien vieille et comme elle a vécu très confortablement avec nous, ce n’est que maintenant qu’elle commence à expérimenter la souffrance ; elle devient sourde et tout mouvement lui coûte un grand effort. Nous avons vu, dans les différentes manières d’expérimenter la souffrance, la manière de l’expérimenter en début ou en fin de vie, qui sont des choix que l’on fait avant de naître. Mais nous avons aussi vu, avec l’exemple des yogis et du pèlerinage, que des êtres font le choix conscient dans cette vie-même d’accélérer le processus de libération du karma négatif en passant par la souffrance. Y a-t-il d’autres pratiques qui permettent d’éliminer le karma négatif, de changer de structure, mais qui ne passent pas par la création volontaire d’une souffrance ? Dans les yogas, il existe effectivement une manière d’éliminer le karma négatif qui ne passe pas par la souffrance, sinon par la méditation. Il s’agit, à travers la méditation, d’entrer en contact avec l’inconscient à un niveau profond, et d’expérimenter à ce niveau-là, dans la méditation, le karma négatif. L’option de travailler le karma négatif indépendamment de la souffrance existe donc, mais cela demande un pouvoir méditatif stable et profond. Jusqu’à présent, nous avons surtout parlé du karma personnel. Oui, et il est vrai qu’en termes de karma, il faut aussi prendre en compte le karma familial ou national, voire mondial … Chaque pays a créé son propre karma, positif ou négatif. Les individus nés ou habitant dans ce pays partagent d’une certaine manière ce karma, parce qu’ils participent à la création de ce karma ou parce qu’ils en sont les héritiers. Il convient donc de rechercher le niveau de karma négatif qu’on hérite des ancêtres et du pays dans lequel on se trouve (par exemple en Allemagne le karma négatif provoqué par les atrocités de la deuxième guerre mondiale, en Espagne la conquête de l’Amérique, aux Etats-Unis la bombe d’Hiroshima, etc.), et de concevoir sa pratique personnelle en vue de libérer une certaine dose de ce karma négatif. Et les actions positives, altruistes, ne sont-elles pas aussi une autre manière de libérer du karma négatif ? Oui, c’est vrai, c’est une troisième manière de libérer du karma négatif. Les actions altruistes agissent comme un contre-poids. Le bienfait que l’on crée compense les souffrances causées. Cela me fait penser au film « La mission », dans lequel Robert de Niro, dans le rôle d’un propriétaire terrien espagnol en Amérique du Sud tue son frère à cause d’une femme, se repent et s’impose à lui-même de transporter une lourde croix d’une cime à l’autre. Un jour, il rencontre un prêtre (Jeremy Irons) qui s’occupe d’une mission au plus profond d’une forêt, et ce dernier le convainc de l’aider à la mission, afin qu’il canalise la réparation de sa faute dans un travail social. Au début du film, la personne brûle son karma négatif en s’imposant une grande souffrance, puis, grâce à la rencontre avec le prêtre, il change de pratique, si l’on peut dire ainsi, et brûle son karma négatif par une action altruiste. Oui, et il semble qu’une action positive brûle très efficacement, pour ne pas dire le plus efficacement, le karma négatif. Peut-on guérir de cette manière la lignée ancestrale, familiale ? Et ceci rétroactivement ? Oui. Lorsqu’un individu élève sa conscience et crée des bienfaits dans le monde, tous en bénéficient, à commencer par l’individu lui-même. Mère Teresa est un bon exemple ; par son activité, elle a influencé non seulement son karma personnel et familial, mais aussi celui de l’Inde. Si l’individu mène à bien tant la seconde option, la méditative, que la troisième, l’altruiste, diminue-t-il ainsi la quantité de souffrance à vivre ? Cela dépend si, pendant que la personne génère des bienfaits, d’autres membres de la famille continuent à causer des souffrances ! C’est pour cela que j’aime me réunir avec ma famille et écouter ce qui se passe. J’ai pris l’habitude de bénir ma famille, de prodiguer des bons souhaits envers la structure entière et j’ai observé tout au long des années non seulement une réduction du nombre de « drames », mais aussi que de plus en plus de personnes dans ma famille recherchent spontanément l’harmonie. Il y a maintenant plus de conscience. Et je suppose qu’il faut aussi prendre en compte la belle-famille, la famille de notre époux ou épouse, n’est-ce pas ? Oui, c’est exact, il faut penser à cela aussi quand on analyse le karma négatif à travailler. Pour revenir au thème de la souffrance recherchée volontairement, est-ce que l’alpinisme extrême a des effets similaires à ce que nous avons vu avec les yogis ou le pèlerinage ? Peut-être, oui, que l’alpinisme extrême est une des manières de brûler du karma négatif et de changer de structure qui passe par la souffrance. Quand je vivais au Népal et voyais les gens partir en expédition, je me demandais ce qui motivait tant de personnes à débourser des sommes colossales pour passer par des moments terribles. Peut-être, oui, qu’il y a quelque chose de profond dans cette démarche et que c’est une autre manière de brûler du karma négatif de façon accélérée. Dans un livre des années 50, Annapurna, Maurice Herzog, raconte la première escalade de cette montagne. Il narre la dure expérience que ce fut, les difficultés par lesquelles ils passèrent. Il faut dire que l’équipement d’autrefois n’était pas celui d’aujourd’hui ! Ses pieds et ses mains gelèrent et, au retour, sur le trajet menant à New Dehli pour prendre l’avion et retourner dans son pays, les doigts de ses mains et de ses pieds commencèrent à se gangrener, si bien qu’ils durent être coupés et jetés, un par un, par la fenêtre du train … Il rentra donc au foyer où l’attendait son épouse, après cinq ou six mois d’absence, sans doigts des mains ni des pieds et sans nez…Dans le dernier chapitre, il conclut pourtant que ce fut l’expérience spirituelle la plus importante de sa vie, qui transforma sa vie et lui donna une nouvelle vision de l’existence. J’étais très jeune quand je lus ce récit, et je me demandais comment il pouvait dire cela après ce qui lui était arrivé. Aujourd’hui, en regardant la situation dans la perspective de la souffrance, je comprends que cet homme s’est défait d’une charge karmique, familiale ou personnelle, très forte, à travers son expérience à l’Annapurna. Son plus grand défi n’était peut-être pas d’être le premier à gravir l’Annapurna, mais d’être le premier dans sa famille à brûler un karma négatif, d’un seul coup, pour entrer ensuite dans une phase de vie différente. Pour continuer sur le thème des pratiques qui engendrent de la souffrance, d’après ce que j’ai entendu, il y a des personnes qui font des pratiques douloureuses volontairement et obtiennent des choses extraordinaires. Oui, il y a par exemple en Inde des yogis qui s’imposent de grandes souffrances, comme des jeûnes extrêmes, ou bien de rester immobile quelque part, d'avoir froid pendant un certain nombre de jours, etc. et ils obtiennent des pouvoirs magiques. Comment cela fonctionne-t-il, as-tu un exemple concret ? On dit que le pouvoir de l’austérité est si fort qu’il crée un déséquilibre dans l’univers. Dans les récit, Shiva apparaît au pratiquant, lui demande ce qu’il souhaite et le lui concède afin qu’il arrête sa pratique. Voici un exemple tiré des Puranas, une série de livres qui signifient "Les Anciens " et qui relatent des événements qui datent de l’époque où les êtres vivaient très longtemps, pendant 10'000, 15'000 ou 20’000 ans. Il s’agit de l’histoire du Gange. Un roi dont la famille avait un passé belliqueux, égoïste et vaniteux, découvrit que tous ses ancêtres étaient soit au purgatoire soit en enfer. Il se demanda ce qu’il pouvait faire pour libérer ces personnes, et un dieu lui répondit qu’il devait faire descendre sur terre le Gange, qui était alors une rivière céleste. Le roi abandonna son royaume, se fit yogi et se mit à pratiquer avec une extrême austérité pendant de nombreuses années. Un jour Shiva lui apparut et lui demanda ce qu’il voulait. Il répondit qu’il souhaitait libérer ses ancêtres en faisant descendre le Gange sur terre. Le dieu le lui concéda et c’est ainsi que le Gange est devenu une rivière sacrée sur terre, grâce à la pratique d’austérité d’un homme qui voulait libérer sa famille. J’ai encore une inquiétude par rapport à la maladie et à la souffrance. Je suppose qu’il est utile d’être conscient du processus généré par la souffrance, à savoir un changement de structure, mais il ne s’agit pas de rester les bras croisés et d'attendre que les choses s’arrangent toutes seules, il faut chercher activement une solution, n’est-ce pas ? Oui, bien sûr, on ne va pas rester tranquillement à se tourner les pouces, mais on va chercher à se guérir ou à améliorer la situation. Et dans des cas graves, comme le cancer ou SIDA ? A ce propos, j’ai une anecdote encourageante, qui démontre ce que l’on peut obtenir grâce à la combinaison d’une décision claire, d’une intention altruiste et d’une forte volonté. Un de mes amis naquit dans une famille riche, avec une déformation, un bras plus court que l’autre, ce qui n’était pas très beau. D’après lui, c’était le prix à payer pour l’agressivité dont il avait fait preuve, non pas dans cette vie, mais dans une précédente. Son frère, lui, était un gars tout à fait bien et très sociable. Quand il y avait une réception, sa famille, soucieuse de l’image et du prestige social, l’envoyait à la campagne pour éviter de le montrer en public. Quand mon ami se rendit compte de cela, il devint rebelle. Il me raconta qu’il devint homosexuel et le montra ouvertement, juste pour nuire à la réputation de sa famille. Comme il ne prenait pas de précautions, il attrapa le SIDA. Déjà dans un état avancé de la maladie, il décida un beau jour de guérir afin d’aider les autres qui se trouvaient dans la même situation que lui. Sa décision de guérir avait donc avant tout un objectif altruiste. Il se guérit effectivement, en 6 mois, et se maintint en vie un certain nombre d’années, faisant ce qu’il s’était fixé, à savoir aider les personnes malades du SIDA. Puis, quand il estima avoir accompli sa mission, il décida de s’en aller. Il contracta un virus au cœur, incurable, et s’en alla. Il m’avait téléphoné au moment où il prenait la décision de s’en aller ; il m’avait dit qu’il avait fait ce qu’il avait à faire, qu’il avait rempli sa mission et que maintenant il pouvait s’en aller. Six mois plus tard, il s’en allait effectivement. Six mois pour guérir, six mois pour s’en aller… Quelle force de volonté ! Cette personne qui souffrit du SIDA utilisa sa propre expérience pour aider les autres. Cela ressemble à l’histoire de Superman, Christopher Reeve, qui naquit « super homme » et devint ensuite paralytique. Le super homme paralytique, c’est un symbole incroyable, et Reeve profita de l’attention qu’on lui donna pour aider les paraplégiques, pour donner un exemple positif et encourageant. Dans ces deux cas, on ne peut s’empêcher de se demander si la personne a choisi l’expérience de la maladie pour aider ensuite les autres par expérience, ou bien si elle brûlait simplement un karma négatif. La question reste ouverte, mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a quelque chose de grandiose dans ces attitudes, quelle que soit la raison de l’expérience. Il y a quelque chose de transcendant, qui va au-delà de l’individu. Et il existe de nombreux cas similaires. Nous avons parcouru toutes sortes de formes de souffrance, et il apparaît, en résumé, que la souffrance est une énergie nécessaire ; la nature ne l’a pas créée par plaisir, et elle n’est pas un châtiment. Au contraire, c’est une énergie qui permet de changer les structures. Quand il n’y a pas de raison visible à la souffrance, on doit avoir conscience qu’on ne souffre pas en vain, mais qu’on est en train d’éliminer une charge du passé, qu’on est en train de se purifier. Nous avons vu que l’on peut aussi provoquer la souffrance volontairement, pour accélérer le changement. Et on sait maintenant qu’il existe au moins deux autres voies pour purifier des actions et changer de structure, qui sont la méditation et les actions altruistes. A nous de faire nos choix, de comportement, de mode de vie, et s’il nous arrive de devoir passer par la souffrance, d’être suffisamment conscients du processus en marche pour ne pas développer de la rancune, pour ne pas le considérer comme une injustice, mais au contraire comme l’opportunité d’un changement positif, d’une purification. |