| L'énergie de la réussite |
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Entretien avec Juan Li, par Pere Muñoz Avellaneda Je dois reconnaître qu’au cours de mon entretien avec Juan sur la réussite et les actions méritoires, il m’arriva à plusieurs reprises d’avoir une impression de « déjà vu ». Cela n’était pas dû au fait que nous nous rencontrions dans le même endroit que d’habitude, mais au fait que Juan répétait certaines explications, certains exemples qu’il avait déjà mentionnés lors de notre entretien sur la souffrance. Ce qui est intéressant, c’est que je ne ressentis pas de l’ennui à écouter ces répétitions, bien au contraire, elles m’amenèrent à mieux comprendre toute une série de mécanismes fondamentaux qui permettent à l’individu de se dépasser. Ces mécanismes, qui furent découverts et appliqués par les anciens il y a plusieurs siècles de cela, sont très utiles pour notre quotidien. Voici ce que Juan me raconta. Dans l’antiquité, le thème de la réussite était connu dans toutes les grandes cultures. Mais de nos jours et ici, en Occident, on ne sait pas très bien ce que c’est ou comment cela fonctionne. En fait, la réussite est basée sur un principe démontré par la physique, qui est que toute action produit une réaction. Dans les pratiques énergétiques du Tao, on affine cette explication en disant qu’une action de qualité positive provoque une réaction de qualité positive. Par exemple, si on sort de chez soi optimiste et gai, la fréquence qu’on irradie tendra à attirer cette même qualité. Par contre, si on sort de chez soi en colère ou de mauvaise humeur, il est bien probable qu’on entrera en conflit avec quelqu’un… Ce principe d’action et réaction se retrouve partout dans notre science moderne. Dans le travail énergétique, dans les pratiques énergétiques, on cherche le moyen de transformer les actions négatives, basées sur des émotions négatives (colère, envie, etc.), en actions positives, et aussi de trouver la manière de neutraliser les actions réalisées dans le passé. Ceci est considéré comme la base du développement de tout pratiquant. Le fait que des actions positives produisent des résultats positifs a été étudié à fond en Inde et surtout au Tibet, qui a suivi l’exemple de l’Inde et où on dispose d’une grande connaissance sur la manière comment cela fonctionne. On a appelé ce mécanisme le principe de la « réussite ». D’ailleurs, c’est un principe aussi connu en Occident, puisqu’on récompense ou honore par un prix ou un trophée la personne qui a fait quelque chose de bien. Le concept bouddhiste de récompenser pour les bienfaits et de punir pour les méfaits est donc bien reconnu partout dans le monde… Donc, quand une personne fait une action vertueuse, utilisant un ensemble d’émotions positives (l’amour, la tendresse, la gratitude, la générosité, le soin, la sympathie, etc.), cette action produit un champ énergétique qui va entraîner des résultats de qualité similaire. C’est ce que recherchent de nombreux pratiquants qui s’engagent dans le Tao ou dans n’importe quel autre système afin d’améliorer leurs conditions de vie, à savoir remédier à un mécontentement général ou bien se guérir d’une maladie. Juan, à propos d’émotions positives, considères-tu l’énergie de la compassion comme la somme de toutes les vertus ? Oui, la compassion est la synthèse de toutes les vertus. Juan, comment expliques-tu que la même action vertueuse ne produit pas le même résultat chez tout le monde ? Comme nous l’avons vu, une action vertueuse tend à produire des résultats positifs; les personnes concernées se sentent bien, tout comme la personne qui fait l’action vertueuse. Cette énergie de réussite a un certain niveau vibratoire. Les personnes qui ont fait des recherches ont découvert que les actions méritoires s’accumulent. Cela veut dire que cette énergie ne disparaît pas dans le néant quand on a fini quelque chose. On ne doit pas recommencer à zéro le lendemain, car cette énergie s’accumule. Par conséquent, si on agit de façon vertueuse, il se crée un « fond de réussite » qui se remplit petit à petit. Cette énergie de réussite a un pouvoir certain. Les Tibétains découvrirent que si un yogi réussit à se surpasser, c’est bien grâce à l’accumulation d’énergie méritoire. Mais quelqu’un qui ne dispose pas d’un « fond de réussite » peut bien pratiquer les techniques les plus puissantes et les plus avancées du monde, il n’obtiendra des résultats que lentement et devra surmonter de nombreux obstacles. Il lui manque ce combustible, cette ressource qu’est le « fond de réussite ». Si je comprends bien, une chose est de faire preuve de persévérance, mais ce n’est pas suffisant. Oui. On pourrait persévérer pour voler dans une banque … Pour créer un « fond de réussite », il faut donc de la persévérance, oui, mais de la persévérance liée à des actions vertueuses. D’après les Tibétains, un pratiquant est capable de réussir les choses parce qu’il dispose d’un « fond de réussite ». Ou bien dit à l’envers : si je ne réussis pas ce que j’entreprends, c’est parce que je ne dispose pas de ce « fond de réussite ». Il est très important de savoir cela parce que les personnes qui s’intéressent aux pratiques des systèmes que nous faisons connaître en Occident croient parfois qu’un effort continu donnera automatiquement un résultat. Elles pensent que plus elles feront d’efforts, plus elles obtiendront de résultats ; elles croient que c’est la persévérance qui mène à la réussite. Dans les cours, par exemple, il arrive qu’une personne obtienne des résultats dès le premier jour et que ces résultats se multiplient par dix dès le lendemain ; et une autre personne, qui vient de la même ville et qui pratique la même technique, n’obtient aucun résultat, même après un mois d’effort. Les deux personnes font preuve de la même persévérance, alors pourquoi cette différence ? Est-ce que cela a à avoir avec le karma ? Oui, cela a à voir avec le karma, mais comme le concept de karma n’est pas toujours bien compris ici en Occident, il convient de le préciser. Le karma n’est pas une punition, contrairement à ce que pensent beaucoup, il se réfère simplement au fait qu’une certaine manière d’agir produira un certain résultat, que la qualité d’une action détermine la qualité de la réaction. Dans ce sens, oui, l’énergie de la réussite s’explique par le principe du karma, elle est le résultat d’actions vertueuses. Et ce qui est important à savoir, dans la notion du karma, c’est que le résultat d’une action, notamment d’une action négative, n’est pas définitif. En effet, en engendrant des actions méritoires, on peut changer les choses. On peut donc rééquilibrer la balance ? Oui. Comme le dit le I Ching : « en favorisant le positif, on contrecarre le négatif». Il se crée ainsi un mécanisme, une structure dans laquelle il est possible de corriger les conduites du passé qui nous font honte ou qu’on regrette. Au lieu de culpabiliser et de voir son auto estime diminuer, on se donne pour objectif de contrecarrer les conduites du passé et on élabore un programme d’actions vertueuses (planter des arbres, ramasser les déchets dans la nature, donner un coup de main à une personne âgée, etc.) qui permettront d’atteindre cet objectif. Je suppose que cela peut pendre un certain temps. Y a-t-il une manière d’accélérer le processus ? Oui, et c’est en « brûlant » le karma négatif. Comment ? Et bien, il semble que les karmas sont « inflammables » et peuvent être « brûlés » grâce à des actions qui requièrent un effort, parce que cet effort génère de la chaleur. Comme nous l’avons décrit dans l’article sur la souffrance, la « chaleur psychique » de la souffrance qui résulte de l’effort ou de la douleur, on peut la dédier à brûler un karma négatif. Et on peut même choisir d’induire soi-même cette souffrance afin d’accélérer le processus d’élimination du karma négatif. Vraiment ? Oui. Voici d’ailleurs un exemple dans le cadre du système judiciaire. Autrefois, en Europe, la personne qui avait commis un délit, que ce soit un vol, une escroquerie ou un adultère, avait le choix d’aller en prison, de réaliser des travaux forcés dans le village ou bien d’entreprendre un pèlerinage à pied à Saint-Jacques de Compostelle (et de ramener toute une série de cachets récoltés le long du chemin afin de prouver qu’elle s’était bien rendu à Compostelle !). On pensait donc que l’action négative pouvait être purifiée par des actes qui requièrent un effort ou une souffrance. A l’origine, l’idée du châtiment était d’expier un acte négatif par la souffrance, comme par exemple des coups de fouet qui étaient infligés à un individu et dont le nombre dépendait de la gravité de l’acte qu’il avait commis. Nous venons de voir des exemples dans le cadre du système légal, mais tu as aussi dit qu’il est possible de s’infliger soi-même une souffrance pour brûler le karma ? Oui, mais comme l’être humain a tendance à exagérer, tant dans le bon que dans le mauvais, il y a eu des excès. Par exemple, certaines personnes ont fait le chemin de Saint-Jacques de Compostelle chargées d’une croix sur leurs épaules ou traînant de lourdes chaînes. Beaucoup de souffrance, n’est-ce pas ? Quelqu’un qui ne connaîtrait pas le mécanisme que nous venons d’expliquer et qui observerait cet individu penserait à coup sûr que c’est un fou qui traîne sa chaîne partout… Mais ce qui est intéressant à retenir dans l’exemple du pèlerinage, c’est que le fait de faire un effort, comme de marcher, de dormir dans des endroits peu confortables, etc., et en plus de tenir une ligne de conduite vertueuse grâce à des vœux qu’on fait au départ, permet de brûler du karma négatif tout en accumulant rapidement un « fond de réussite ». Peux-tu en dire un peu plus sur les actions vertueuses ? Et bien, il est utile de savoir que plus les actions vertueuses ont un impact positif important sur les autres, plus le « fond de réussite » s’agrandit. Et une personne qui dispose d’un grand fond de réussite est très recherchée ! En Inde, au Tibet et dans toutes les autres grandes cultures, il y avait parfois dans les villages une « bonne » personne, c’est-à-dire une personne honnête, faisant preuve de bonté, de générosité, et de bien d’autres qualités encore. En sanscrit, le terme pour indiquer la réussite est « punja » et une « bonne » personne, quelqu’un qui profite de chaque opportunité pour réaliser une bonne action, est appelé « punjaban », c’est-à-dire quelqu’un qui a un grand fond d’énergie de réussite. Donc, s’il y avait un ou une « punjaban » dans un village, on considérait sa présence comme bénéfique pour la région entière. En raison du principe énergétique qu’une personne attire des choses de la même qualité que celle qu’elle émet, cette personne allait en effet attirer des choses positives dans la région. Et on demandait souvent une bénédiction à cette personne, par exemple quand on ouvrait un commerce, car en raison de son grand fond énergétique de réussite, les souhaits de cette personne - comme de dire « je te souhaite que ton commerce ait du succès » - se réalisaient. Les personnes qui avaient accumulé un grand fond de « punja » jouissaient donc d’une grande estime dans la société. Comment pourrait-on appliquer ce principe pour améliorer le résultat de nos pratiques ou bien, plus simplement, pour régler des problèmes personnels ou pour atteindre un but ? En Occident, un pratiquant qui ne guérit pas malgré les diverses techniques qu’il a apprises aura tendance à dire qu’il n’a pas de chance et qu’il n’y a rien à faire, que c’est comme ça. Il en va de même pour une personne qui ne parvient pas à maigrir ou qui n’arrive pas à atteindre un objectif. Or nous insistons ici sur le fait que nous pouvons changer cette situation, parce qu’elle n’est pas permanente, puisque rien n’est permanent. Nous avons le pouvoir de changer les choses. Comment ? En activant le mécanisme de la réussite. C’est-à-dire que l’on va se mobiliser, on va créer un programme personnel, graduel, rien d’exagéré, afin de créer un « fond de réussite ». On peut faire des actes physiques, mais on peut aussi revoir sa façon de penser, par exemple en ayant des pensées positives pour les autres et en contrôlant son esprit critique. Et comme nous l’avons dit précédemment, la personne qui souhaite intensifier le processus peut entreprendre quelque chose qui requiert un grand effort, comme par exemple un pèlerinage à pied et en respectant un certain nombres de vœux. Comme la personne sait que la souffrance engendrée par l’effort est mise au service de la création d’un « fond de réussite » et à un changement de la situation personnelle, elle ne la considère pas comme une punition ou de la malchance. On cesse alors de considérer les choses comme une fatalité, comme irréversibles ? Oui, et surtout on sort du rôle de victime. Quand on se considère comme victime – et cela arrive aussi aux pratiquants -, on consacre une bonne part de l’énergie disponible à attirer l’attention et la sympathie des autres en racontant tous ses malheurs. Et on utilise cela comme une excuse face à soi-même. Cette structure ne favorise pas le développement. Sur le plan énergétique, la personne se comporte comme un mendiant, un esprit affamé qui recherche l’énergie et la sympathie des autres, et qui se sent incapable de changer les choses sous le prétexte qu’elles se sont déjà passées. La personne prétend que ce qui est fait est fait, et qu’on ne peut donc rien changer. Mais les choses ne fonctionnent pas ainsi, comme nous venons de l’expliquer. Il est important que le pratiquant contemporain comprenne et inclue le mécanisme du fond de réussite, de l’effort psychique, de brûler les karmas dans sa structure mentale, et qu’il ne considère pas que les choses sont dues au hasard. Ce mécanisme, appelé « tapas » en sanskrit, offre au pratiquant une structure qui considère comme possible le changement. Quand on comprend bien ce mécanisme, lorsqu’on n’obtient pas les résultats escomptés, alors on comprend qu’il est nécessaire de générer un plus grand « fond de réussite ». Quand tu parles de l’effort psychique, de la « chaleur psychique », est-ce que cela à voir avec le feu secret des alchimistes ? Oui, parce que le feu secret des alchimistes, c’est en fait le pouvoir de l’intention et de la persévérance, qui requièrent un effort, et dégagent donc de la chaleur. L’effort … Quand une personne entend le mot « effort » (par exemple : « ceci donne des résultats excellents, mais cela demande beaucoup d’efforts »), bien souvent elle remet en cause son projet et fait marche arrière. A ce propos, voici une anecdote personnelle. J’avais décidé de faire le chemin de Saint-Jacques de Compostelle à vélo, entre deux cours. Le départ s’approchait quand je rencontrai une femme française qui connaissait très bien le Chemin. Cette femme me dit que la première fois, on devait faire le chemin à pied. Quand j’entendis le mot « à pied », il y eut un silence et je sentis comme un grand poids à l’intérieur de moi. Je commençai à rechercher la raison de ce poids à l’idée d’aller à pied alors que j’avais eu tant d’enthousiasme en me préparant à faire le chemin à vélo. C’était clair, pour moi l’idée d’aller à pied était synonyme d’effort, et quand le mot effort apparaît, apparaissent aussi les doutes, la peur de ne pas avoir les ressources pour réaliser cet effort, la peur que le corps - physique, mental ou émotionnel – n’en soit pas capable. Mais n’y aurait-il pas aussi de la paresse dans tout cela ? Il est important de ne pas s’arrêter à la paresse elle-même, mais de rechercher ce qu’il y a derrière. En effet, il peut y avoir derrière la paresse de l’immobilisme mental ou quelque chose du genre. C’est vrai. Il peut y avoir derrière par exemple la peur d’échouer. Avec l’idée de l’effort entrent en jeu le thème de la confiance et des doutes sur nos ressources. Nous connaissons une partie de nos ressources, mais pas toutes, nous ne savons pas où sont nos limites. Grâce à un pèlerinage à pied ou à toute autre action difficile qui demande un effort soutenu, nous découvrons quelles sont nos ressources en termes de persévérance, de force mentale, émotionnelle ou physique. Généralement, si nous évitons un effort, qui entraîne de la « chaleur psychique, c’est parce que nous n’avons pas confiance dans nos ressources, nous ne les connaissons pas. Réaliser un effort pour brûler un karma négatif peut donc avoir l’effet supplémentaire d’éliminer le manque de confiance en nous-mêmes. Entreprendre un projet qui requiert un effort physique, mental ou émotionnel soutenu pendant plusieurs semaines ou mois – comme un pèlerinage à pied - est un moyen très rapide non seulement de brûler un karma négatif mais aussi, dans une démarche de développement personnel, de mettre à l’épreuve nos ressources et de connaître nos limites. C’est une mise à l’épreuve. Exactement. Quand elles sont près du but, de nombreuses personnes qui font le chemin de Saint-Jacques s’émerveillent d’être arrivées si loin, d’avoir été capables d’un tel effort. Elles se découvrent des ressources inattendues, et pour beaucoup d’entre elles c’est une révélation, c’est comme faire connaissance avec une personne qu’elles ne connaissaient pas, qui se trouve à l’intérieur d’elles-mêmes et qui a des capacités exceptionnelles. Ce que peut donc faire toute personne qui est malade, traverse une crise ou souffre d’une addiction et ne sait pas comment s’y prendre pour s’en sortir, c’est de commencer par accumuler un « fond de réussite » sans plus attendre, et de chercher la manière de mettre à l’épreuve ses ressources personnelles physiques, mentales ou émotionnelles. En Europe, et encore plus en Espagne, le plus facile est de faire le chemin de Saint-Jacques à pied, et ce elle que soit sa religion ou son chemin spirituel. C’est un chemin connu, parcouru par de nombreuses personnes qui toutes se mettent à l’épreuve ; on se sent donc accompagné, et c’est un grand appui. Un peu comme une thérapie de groupe en marche ? Oui. Au lieu de marcher en solitaire dans les Pyrénées, on rencontre tout un groupe de personnes qui découvrent progressivement, jour après jour, leurs pouvoirs personnels. En résumé, réaliser un pèlerinage à pied et avec des vœux rend possible le changement, car il permet d’accumuler un « fond de réussite », de brûler du karma négatif et aussi de connaître nos ressources personnelles et donc d’avancer avec plus de confiance dans la vie. Après avoir transcrit cet entretien, les mots « réussite », « chaleur psychique», « brûler du karma » résonnent dans mon esprit et je comprends qu’ils sont une part essentielle de la dynamique de l’existence humaine. Quand on comprend et met en pratique ces concepts, on s’aperçoit qu’il est non seulement possible d’agir sur les actions du passé, mais aussi de prendre conscience des capacités extraordinaires que l’on a, du véritable trésor qui se cache à l’intérieur de soi. |